Pourquoi les véganes sont-ils chiants ?

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On abandonne le temps d’un article ou deux la série « Sur la route … » pour se consacrer à autre chose.

Dans mon immense mansuétude – Victor-Kévin, si tu me lis, c’est par là – j’ai pris la décision de répondre aux questions existentielles posées par les utilisateurs.trices de Google (moi, j’utilise Qwant, je ne me sens pas concernée). Rien que ça. Faut dire que j’ai de la gentillesse à revendre. Bref.
La question qui suscite visiblement le plus de demande sur le véganisme est la suivante ….

Pourquoi les [véganes] sont-ils chiants ?

Ah ! On commence fort, j’aime ça. Petit rappel rapide, les véganes ne consomment aucun produit d’origine animale (viande, poisson, œufs, produits laitiers, miel) et n’utilisent de manière générale aucun produit ayant nécessité un dommage sur un animal (laine, cuir, soie, produits testés …). Soit, dit comme ça, ça fait beaucoup mais en vérité ce n’est pas si compliqué. D’ailleurs, même les pesco-végétarien.ne.s (on enlève uniquement la viande) sont vu.e.s comme pénibles parfois.
Sommes-nous véritablement chiant.e.s ? Probablement oui, du moins selon beaucoup de monde. Plusieurs raisons expliquent ce phénomène.

En premier lieu, il est commun de constater que plus notre changement alimentaire est récent, plus nous sommes sensibles (chiants si vous préférez). Pour beaucoup, nous avons encore en tête les chiffres astronomiques des animaux tués chaque année pour notre consommation ou les vidéos de L 214. De plus, des convictions toutes jeunes ont besoin d’être assimilées lentement pour pouvoir s’ancrer réellement en nous : en essayant de convaincre autrui lors des débats plus ou moins amicaux, c’est également nous-mêmes que nous continuons de persuader. Cela ne veut pas dire que nos convictions ne sont pas profondes ou justes, cela veut simplement dire que, vu le monde spéciste dans lequel nous évoluons, il est naturel d’avoir un temps d’adaptation avant d’être pleinement habité.e par une vision anti-spéciste du monde. D’où un argumentaire souvent passionnel et donc probablement difficile à supporter pour un omnivore.

Deuxièmement, il semble que beaucoup de véganes oublient qu’il y a encore peu de temps, eux aussi occultaient la souffrance animale sans trop se poser la question. Lorsque, à mes 19 ans, je suis devenue végétalienne, il me semblait absolument ahurissant d’avoir passé ces presque deux décennies (dont une pleinement consciente de ce qu’était la viande) sans avoir réellement réfléchi au problème. Bien sur, je détournais les yeux devant ces camions plein à craquer de poulets, je refusais puissamment l’utilisation de la fourrure et n’avais jamais consommé de foie gras. Mais à part cela ? Je continuais à manger de la viande deux à trois fois par semaine en toute tranquillité. Et j’avais pourtant un pesco-végétarien dans mon entourage proche, j’avais donc encore moins d’excuses que beaucoup de mes ami.e.s. Par ailleurs, même une fois la viande exclue de mon alimentation, il me semblait extrême de devenir végétalienne. Végane, n’en parlons pas. De cet oubli découle une attitude parfois assez hautaine envers les omnivores. Il ne faut jamais oublier que énormément de véganes ne sont pas né.e.s ainsi et que la prise de conscience de notre impact sur les animaux s’est souvent faite lentement, peu à peu. Il me semble que cet aveuglement passé pèse parfois sur notre conscience et que nous désirons alors redoubler d’efforts comme pour effacer celui-ci.

Une fois justement cette prise de conscience effectuée, il est vrai que nous comprenons à quel point nous avons été aveugles et surtout peu volontaires de sortir de cet aveuglement. Naît alors le désir de vouloir faire ouvrir les yeux d’autrui de force, puisqu’ils nous semble incompréhensible de demeurer dans le déni en continuant de consommer des animaux. Imaginons une situation facilement transposable : vous découvrez un jour que votre voisin, que vous appréciez, conserve enfermée dans une cage sa fille cadette. Oh, il la nourrit, joue un peu avec elle au Mikado – même que parfois, c’est elle qui gagne – mais le fait est là, elle est enfermée dans une cage. N’aimeriez-vous pas en parler autour de vous, pour tenter de changer les choses ? Ne seriez-vous pas choqué.e d’entendre vos interlocuteurs.trices vous répondre que tant qu’elle est en bonne santé, ça va, qu’elle n’a qu’à aller voir à l’usine si c’est plus rigolo et que après tout, elle est la fille de son père et qu’il en fait bien ce qu’il veut ? Si, bien sur – du moins je l’espère pour votre jeune voisine. Hé bien j’estime que c’est à peu près le même sentiment qu’éprouve un.e végane lorsque, après un argumentaire développé pendant de longues minutes, iel s’entend répondre que du moment que la vache est bien traitée, ça va et que de toute façon, elle est mieux dans l’étable que sous un orage et que sans son éleveur elle n’existerait même pas. C’est purement incompréhensible dans l’esprit d’un anti-spéciste ce qui peut expliquer des réactions vives suite à ces arguments.

Pire même que de justifier l’élevage ou de défendre l’omnivorisme, il y a ce que redoutent beaucoup de véganes : le cri de la carotte. On le connaît tou.te.s cet argument, Insolente-Veggie en a même fait des petits cartons et je pense que chaque végane a déjà entendu cette pirouette lancée en plein débat pour tourner en dérision les arguments anti-spécistes. Sauf que, une fois c’est drôle, deux fois c’est lourd, dix fois c’est Gérard Larcher qui s’effondre sur vous du troisième niveau de la Tour Eiffel (vous visualisez?). Il est extrêmement facile de répliquer à cette pique* mais très difficile de reprendre le débat ensuite, cette brillante saillie prouvant généralement que l’omnivore en face de vous n’a pas l’intention de remettre en cause son alimentation et encore moins son mode de vie.
*Admettons que la carotte souffre et donc que souffrent tous les végétaux. Pour consommer un kilo de viande, une vache doit consommer entre sept et dix kilos de végétaux. Pour consommer un kilo de végétal, j’ai besoin d’un kilo de végétal. Qui, de la personne qui mange un kilo de viande ou un kilo de végétal fait souffrir le plus de plantes ?

Enfin, il y a les gens qui ne lancent le sujet du véganisme que pour parler … de leurs préférences culinaires, à savoir la façon dont est cuit leur steak. Combien de fois un.e végane s’est retrouvé entouré.e d’une dizaine d’omnivores ne parlant que d’une chose : leur cuisine carniste ? Je conçois bien sur que la cuisine soit un sujet sensible et que parler de soi aide à rentrer dans le débat, c’est normal. Doit-on pour autant supporter ces déviations de sujets où in fine, le.la végane est regardé.e comme une bête curieuse et un peu concon de se « priver de tout cela » ?
Finalement assomé.e par la fameuse sentence « Tu ne sais pas ce que tu perds ! », iel préfère alors de temps en temps se réfugier dans une attitude peu ouverte au dialogue, puisque les derniers ont tous toujours tourné de la même façon.

Tout cela explique pourquoi les véganes sont parfois considéré.e.s comme chiant.e.s : les moqueries récurrentes, les blagues vaseuses (je n’ai même pas parlé des blagues sexuelles et Dieu sait qu’il y en a – non remarque, j’suis con, il ne doit pas le savoir en fait), les images violentes de morts d’animaux, le désastre écologique majeur qu’est l’élevage … Néanmoins, s’il y a de l’agressivité en face, c’est parce qu’il existe probablement une culpabilité sous-jacente : l’espoir est donc toujours permis, car qui sait si la personne agressive envers un.e végane ne finira par admettre son sentiment de culpabilité et se tourner lentement vers un régime végétal ?

Je suis une incorrigible optimiste.

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