Antispécisme et véganisme : incohérence ou lien intrinsèque ?

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Suite à la lecture d’un article publié dans le magasine Reporterre (visible ici), plusieurs réflexions me sont venues par rapport aux liens unissant l’antispécisme au véganisme.
Je précise que je n’ai pas lu le livre de Pierre-Etienne Rault mais ce sera le cas sous peu, je me réfère donc uniquement à son article et à deux points relevés en particulier.

Château de Courances

« La première est d’estimer que la reconnaissance est une manifestation unilatérale que l’on applique à l’égard des autres mais pas vis-à-vis de soi-même. Par ce biais, l’animalité de l’homme est refoulée. La prédation consciente, constitutive des lois de la Nature n’est plus respectée. Et l’homme devient alors un hors-la-loi de la république du vivant ; »


C’est une réaction que l’on rencontre souvent lorsque l’on évoque le véganisme en société. Réaction légitime par ailleurs puisqu’elle s’attache à dénoncer un véritable souci que peut poser la décision de casser avec notre nature profonde, à savoir être omnivore.
De nombreuses personnes nous affirment qu’en effet, en cessant volontairement de consommer des produits animaux, nous rompons avec notre moi, notre nature véritable, notre part d’animalité. Par là même, nous nous élevons volontairement au-dessus du reste du règne animal en refusant de suivre la sacro-sainte Nature – ce qui rend illégitime la qualification d’antispéciste.
Si cette réflexion n’est pas forcément en-dehors du débat, il me semble qu’elle occulte certains pans de la pensée antispéciste.

Lorsque je décide l’arrêt de ma consommation de produits animaux, je le fais effectivement grâce à un apprentissage culturel, à mon environnement social ; ce n’est pas un instinct primaire. Néanmoins, lorsque je visionne des K7 – objet datant du Néolithique supérieur – il me semble que dans ma prime jeunesse, m’habiller n’était pas non plus un instinct primaire … Nous n’exécutons que peu de gestes foncièrement instinctifs dans notre vie : lorsque nous n’apprécions pas une personne au travail, nous ne lui crachons pas dessus, nous nous efforçons d’être polis pour vivre calmement en société.
Chaque jour, nous luttons contre des pulsions de violence envers autrui, nous respectons les lois des pays dans lesquels nous vivons, qui dépendent chaque fois des cultures en place etc.

Par ailleurs, ne nous trompons pas non plus pour autant : nous ne sommes pas les seuls à refuser de céder à nos bas instincts. Chez les corvidés ou les grands primates, il y existe de nombreuses anecdotes relatées par Frans de Waal entre autres, prouvant qu’une structure sociale complexe lie les membres des groupes entre eux, que des alliances se créent et se défont, que des individus peuvent refuser de manger pour céder volontairement leur part à un ami plus affamé … Il ne faut pas sous-estimer les animaux en pensant qu’ils ne font que suivre leurs pulsions.
Malgré tout, il semble que les sociétés humaines soient bien plus développées sur le côté structurel et ce n’est pas être spéciste que d’affirmer que chaque espèce a des points faibles et forts. La complexité de notre société est indéniablement un point fort dans l’extension de notre espèce.

Sommes-nous au-dessus du reste du règne animal ?
Sur certains aspects, indéniablement. Grâce à une technologie très avancée, nous pouvons sans peine lutter contre des animaux dix fois plus puissants que nous par exemple; pourtant un humain sans arme face à un tigre n’a que peu de chance de s’en tirer si ce dernier est décidé à l’attaquer. Grâce à la complexité de notre cerveau, nous sommes parvenus à élaborer des stratégies non seulement de survie mais aussi de domination extrêmement efficaces jusqu’à avoir le droit de vie ou de mort sur toutes les espèces vivantes.

Cela justifie-t-il pour autant d’exercer ce droit ?
Il me semble que justement, parce que nous avons la capacité de modifier notre part dite animale (instinctive), nous pouvons réfléchir sur les conséquences de nos actes. A partir du moment où nous avons le choix, pourquoi ne pas préférer une solution qui ne cause aucune souffrance ou une souffrance moindre ? J’entends bien l’argument qui consiste à affirmer que sans la consommation de viande, nous n’aurions jamais évolué ainsi. En effet, selon des études la consommation de viande, surtout de viande cuite, a permis de développer nos capacités intellectuelles 1 .
D’autres études infirment plutôt ces thèses puisqu’elles étudient les cerveaux des primates en fonction de leur alimentation où l’on peut constater que c’est la consommation de fruits qui peut augmenter la taille du cerveau.2

Quoiqu’il en soit, cela n’entre pas en ligne de compte dans une pensée végane : ce n’est pas parce que nous sommes arrivés à ce stade d’intelligence grâce à un aliment particulier qui faut continuer à l’intégrer dans notre régime s’il nous parait illégitime de le consommer. Certes, il est possible que l’élargissement de notre régime alimentaire ait contribué au développement de nos capacités cérébrales. Néanmoins, rien ne prouve qu’il est nécessaire, dans l’état actuel des choses, de continuer à tuer et exploiter des animaux pour survivre. Par ailleurs, contrairement à ce que l’on pense généralement, notre Q.I n’augmente pas automatiquement tous les ans, une étude démontre que la population occidentale aurait perdu 14 point depuis l’époque victorienne.
Il semble alors que la seule consommation de viande ne parvient pas à expliquer le gain d’intelligence de l’Homme.

Si l’on considère que :
– refouler ses instincts (d’omnivores en l’occurrence) n’est pas spécifique à l’humain ;
– manger de la viande a peut-être été indispensable auparavant mais plus maintenant ;
il me semble qu’être un « hors-la-loi de la Nature » n’est pas un fait avéré et que ce serait même plutôt une preuve d’empathie générale.

« La deuxième maladresse émane d’une confusion profonde entre la reconnaissance et l’état affectif. Quiconque se fera le spectateur d’une scène de mise à mort consentira à éprouver des émotions d’intensités différentes selon que la victime est un humain, un bovin, un amphibien ou un insecte. Et nul doute alors que la mort d’une vache causera infiniment plus de peine que celle d’un moustique. Car l’effet naturel du comportement empathique se traduit par une hiérarchisation spéciste qui s’exprime par le biais d’une gradation fondée sur des similitudes physiques ou comportementales avec l’espèce humaine. Ainsi, dès lors que l’on intègre à l’antispécisme une dimension affective, le concept s’écroule comme un château de cartes. Car, naturellement, l’effet empathique nous ramènera toujours à porter une attention supérieure à l’égard des êtres qui nous ressemblent. »

En tant que végane antispéciste, je ne nie pas les distinctions qu’il existe entre un poulet et un cheval, un hérisson et une vache, un corbeau et un chat. Il existe des différences physiques, des degrés de sensibilité différente, des hiérarchies dans la manière de penser.
Je suis absolument d’accord sur le fait que la mort d’un moustique m’est quasiment indifférente, que la vue d’une grenouille écrasée me fera moins de peine que de voir un chat mutilé … Il m’est impossible de passer outre cette tendance naturelle qui me fait avoir plus d’empathie envers certaines espèces. Néanmoins, si je ne peux contrôler mon empathie, je peux en revanche faire preuve de respect. Et le respect passe nécessaire par le respect de la vie.
On peut faire un parallèle simple avec notre vie en société : je préfère les membres de ma famille et mes ami.e.s à des gens qui me sont parfaitement inconnus que je n’aurais aperçu qu’une fois en faisant mes courses. La souffrance d’un de mes proches m’affectera fortement et durablement tandis que je ne ressentirais pas une peine immense si un homme que je ne connais pas décède. Pourtant, si une personne s’effondre en pleine rue, si je vois un accident se dérouler sous mes yeux, si je constate qu’une personne vit dehors sous ma fenêtre, il serait amoral de passer outre. C’est faire preuve de respect de la vie que d’aider les gens qui souffrent dans la mesure de nos possibilités.

C’est exactement la même chose avec les autres espèces animales à mes yeux : ce n’est pas parce que je ne me sens une affinité particulière avec une vache que je dois m’autoriser à prélever un bout de son épaule. Ce n’est pas parce que je trouve que les poules n’ont pas d’étincelle d’intelligence que je peux me permettre d’accepter le tri des poussins mâles broyés vivants.
Je peux avoir des affinités avec des espèces comme avec les gens que je côtoie tout en leur accordant le même droit de vivre.

Le concept ne s’écroule pas du tout, au contraire même puisqu’il place la dimension de réflexion encore au-dessus de la simple empathie qui nous conduit naturellement à préférer les espèces qui nous ressemble ou que nous comprenons. C’est une force que de rester urbains face à une personne impolie mais nous en ressortons toujours grandi : c’est la même chose dans la pensée antispéciste, plus nous arrivons à faire preuve de respect – mais pas forcément d’affection – envers des espèces qui nous sont éloignées, plus notre vision du monde s’en trouve modifiée. Modifiée en ce sens où nous comprenons que la vision anthropocentrique n’est pas la seule et certainement pas la meilleure … il faut ainsi percevoir le monde dans sa globalité et comprendre que chacun de nos actes peut impliquer la mort et les souffrance de nombres d’espèces (dont la nôtre).

A mes yeux, manger des animaux n’est en aucun cas compatible avec l’antispécisme : on ne peut considérer que tuer un animal sans nécessité de survie est moralement acceptable. Si l’on souhaite manger de la viande, autant assumer cette décision et accepter le fait qu’on ne la consomme que pour son goût et pas pour suivre une pseudo-nature (que le reste du temps, il nous arrange bien de ne pas suivre). Même si ce n’est pas un choix personnel comme on l’entend souvent – un choix personnel n’impliquant généralement pas la mort d’un être sensible – c’est un acte non répréhensible dans notre pays donc n’importe qui peut consommer un animal. A partir de là, et si rien ne nous perturbe dans cet acte, pourquoi chercher en permanence une justification à celui-ci si ce n’est parce que, au fond de soi, nous sommes en contradiction avec nous-mêmes ?

1. Civilisation2
2. Nature

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