Éloge de l’égarement #1

Apprendre à se perdre

Accompagnement musical proposé : Celestial Forest – Relaxing

Accompagnement gustatif proposé : une belle pomme trouvée sur votre chemin, quelques baies …

Lorsque j’avais douze ans, l’un des jeux favoris que nous avions, une amie et moi, était d’aller se perdre en forêt. Nous marchions d’abord une trentaine de minutes sur les sentiers habituels avant de bifurquer n’importe où, mais généralement le plus loin possible des lieux connus.

Nous avons eu beaucoup de chance d’avoir ainsi la possibilité d’aller seules et à pied en forêt, avec la bénédiction de nos parents. Nos ami.e.s nous trouvaient folles, leurs parents jugeaient les nôtres irresponsables alors que cela nous a permis d’expérimenter une sensation devenue rare dans notre monde où l’on se doit de toujours savoir où nous allons, où nous sommes et surtout où nous allons : le sentiment brutal de la perte total de repères. S’ensuivant la nécessité immédiate de s’en créer de nouveaux mais aussi la possibilité d’observer notre environnement sans schéma préconçu, sans préjugé.

Même à douze ans, début de l’âge bête pour beaucoup – qui elleux ne sont certainement pas sorti.e.s de l’âge sentencieux – nous sentions qu’être seules, les poches libérées de carte, de téléphone, d’appareil photo, sans personne sachant où nous étions (nous-mêmes l’ignorant, c’eût été difficile de prévenir …), nous garantissait un moment précieux. Nous passions alors plusieurs minutes sans parler, à marcher simplement, souvent pieds nus pour endurcir nos pieds et profiter du sable entre les orteils, à savourer ces instants de calme. Les chiens, souvent de la partie, s’ébattaient loin de nous, toujours ravis des nouvelles odeurs à hauteur de truffe.

Une fois bien perdues, nous finissions par tenter de rentrer, en nous fiant à notre sens de l’orientation et au soleil. Après quelques chamailleries sur les directions à suivre, de soupirs à se retrouver coincées dans des fourrés de ronces et de moments d’émerveillement devant un nouveau chemin s’ouvrant à nous – bizarrement, nous oublions que nous étions sur le retour et repartions de plus belle -, nous finissions toujours par arriver sans encombre chez nous, des images plein la tête et l’envie de repartir dès le lendemain.

Rétrospectivement, l’une des plus jolies choses que nous rapportions de ces égarements forestiers était l’envie de les partager avec notre famille et nos autres ami.e.s.  Certes, la nature est belle sans fioriture, nulle besoin de filtre ou d’accentuer les contrastes pour la mettre en valeur, mais un paysage passe du beau au grandiose s’il peut être partagé avec une personne à laquelle on tient. Une photo permet de retranscrire un peu cette émotion (beaucoup si on a affaire avec une personne douée et sensible) mais elle fait également courir un risque au photographe : se concentrer au maximum sur LA photo à prendre en oubliant de savourer le moment présent. Passionnée par la photographie, j’ai souvent été prise à ce piège et, le lendemain, en contemplant « la » photo, je me surprends à regretter de ne pas avoir profité sans viseur du paysage, de l’animal, de l’insecte capturé. Plus jeune, j’oubliais trop fréquemment mon appareil, je profitais alors de cette richesse de l’instant.

Ces petits souvenirs d’enfance peuvent s’appliquer dans nos situations quotidiennes.

Si vous n’aviez pas la possibilité de partir barouder seul.e étant enfant, vous pouvez désormais le faire. Nul besoin d’aller forcément dans la nature. Étrangement, s’amuser à se perdre dans le dédale des rues de Paris peut donner un même sentiment d’égarement précédent celui de puissance. Une phrase de Pierre Bottero m’a beaucoup marquée lors de mes lectures jeunesses : Tsina, une jeune fille, a appris de sa grand-mère à « suivre ses pieds » 1 . C’est exactement comme cela qu’il faut procéder pour s’égarer avec bon sens : déconnecter ses pieds de son cerveau, les laisser aller à leur guise pour laisser l’esprit vagabonder et le regard neuf, vierge de toute idée préconçue …

Lac de Pannecière – Morvan

 

1. Mon cheval, mon destin – Pierre Bottero

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