Lettre au Père Noël

Accompagnement musical proposé : Au feu rouge – Grand Corps Malade

Accompagnement gustatif proposé : Patate douce au four

Cher Gérard Collomb,

Je te prie de m’excuser de préférer ton nom à celui du Père Noël mais je n’ai jamais cru en ce dernier alors qu’en toi il reste un espoir. Idem pour le tutoiement, pardon mais j’ai une vision assez horizontale du monde – ce qui ne veut pas dire que je fais partie des feignasses, ne nous fourvoyons pas – et donc par la même, ce n’est pas un manque de respect mais simplement un marqueur d’identification : à savoir, nous faisons tous les deux partie des Homo sapiens sapiens, comme tous les humains de notre planète – excepté Manuel Valls pour qui le doute subsiste toujours mais là n’est pas le propos.

Non, si je t’écris en cette veille de Noël, c’est pour te solliciter personnellement et sur plusieurs sujets. Après tout, un Ministre de l’Intérieur gère beaucoup de dossiers et il me semble que tu es très bien placé pour en parler.

J’ai lu avant-hier dans Le Parisien que plus de 84% des Français soutenaient la politique vis-à-vis des migrants. 84% sur un échantillon de 5 000 qui lisent Le Parisien bien sûr mais ça donne malgré tout une idée. Une idée assez effrayante puisque cela signifie qu’une part très importante des Français considère comme normal de traiter ces humains comme des espèces nuisibles.

Je n’en fais pas partie. A dire vrai, j’ai même honte, une honte terrible, d’apprendre que des CRS ont déchiré des couvertures de migrants à Paris1, arraché leurs biens à des exilés à Calais2 3 ou de constater la difficulté pour les associations d’ouvrir ne serait-ce qu’un point d’eau à Ouistreham4 pour les migrants. C’est pourtant bien connu, ces derniers ne viennent en France que pour casser du Français, donc autant ne pas leur accorder le minimum vital puisqu’ils finiront par nous assassiner vicieusement au moment où on leur tendra un bol de soupe. Et puis bon, un petit treck de quelques milliers de kilomètres, ce n’est pas non plus la mer à boire. Enfin si pour certain, mais bref. En tout cas ça fait prendre l’air. Je suggère à ce propos de glisser une brochure sur le bureau de Gérard Larcher, l’exercice lui fera du bien, j’en suis sûre, un truc du genre : « Marre des bombes et des conflits sanglants ? Envie d’explorer de nouveaux horizons ? N’hésitez plus, foncez à Calais où, outre le jeu de piste pour y accéder, vous pourrez développer votre sens de l’orientation dans les bois pour éviter d’être gazer par la Police Française ! ». Je suis sûre du succès.

Pour se justifier de cette politique inhumaine (ou totalement humaine, c’est selon le point de vue que l’on a sur l’humanité), on coupe la phrase de Rocard en ne conservant que sa première partie. « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde …. mais chacun doit en prendre sa part. » Sur que ça change la donne. Dans notre capitale 26% des logements des 4 premiers arrondissements sont inoccupés5   soit 20 300 logements vacants. Sans parler des bureaux ou entrepôts chauffés toute la nuit qui pourraient au moins éviter aux personnes dormant dehors de mourir de froid. On ne pourra me faire croire que la France, pays des Droits de l’Homme n’est pas capable de sortir des gens de la rue ainsi ? Par ailleurs, notre chef éclairé l’avait promis : «  A la fin de l’année, plus personne ne dormira dehors ». (Spoil : ce ne sera pas réalisé, mais chuuuut, laissons les autres croire encore au Père Noël)

Ce sera en effet le cas de Stéphane et Marek, deux amis SDF dormant dans la rue Lacépède à moins de 5km du Palais de l’Elysée, sous les fenêtres d’un richissime homme d’affaire et mécène. Ils ne dormiront pas dehors à Noël car une femme habitant dans cette rue leur a offert l’hôtel pour dix jours, à tous les deux. Tandis que Stéphane m’expliquait cela, un autre de leurs voisins est passé lui demander ce qu’il voulait pour manger car il allait faire des courses pour lui, Marek et un autre homme dormant non loin d’eux.

Heureusement qu’il existe des citoyens et citoyennes comme ces gens-là, comme les hommes et femmes qui , quotidiennement, leur donnent de l’argent, des clopes, à manger, leur sourit, prennent de leur temps pour discuter et leur rendre de leur dignité humaine. Car de la dignité, il en manque cruellement dans ce monde. Je ne sais pas si c’était pire avant. Ce que je sais c’est que ce n’est pas cautionnable et que tout le monde doit faire un geste envers eux. Prenons exemple sur l’Université de Lyon 2 qui a permis aux migrants de venir dormir dans un de leurs amphi6. Combien d’universités pourraient en faire autant ?

Est-ce que les CRS qui viennent pour déchiqueter les tentes et couvertures des gens qui ont fui les violences de leur pays peuvent se regarder dans une glace le soir ? Est-ce qu’ils ont réellement voulu accomplir des actes aussi violents que ceux-là en s’engageant ? J’en doute, mais à l’instar des gens qui travaillent dans les abattoirs et tuent des animaux quotidiennement, une distinction cognitive se met en place. Les personnes qui vivent à Calais, dans les rues, sous les ponts ne sont plus réellement des Homo sapiens sapiens, ce sont des migrants, des clandestins, des clodos, des assistés, des fainéants. On les déshumanise puisque sinon il serait trop difficile d’assumer leur regard.

Cela arrive à tout le monde au début. Si l’on prend le temps de s’arrêter pour passer un peu de temps avec les SDF, on se surprend à leur parler comme à des enfants, comme s’ils étaient trop stupides, comme s’ils ne savaient pas qu’ils savaient. Plus facile pour nous de croiser leur regard alors : on se console en disant qu’après tout, ils n’ont pas l’air si mal, et puis que bon, au pire il y a les Restos du Cœur, des lieux d’hébergement et puis que s’ils sont à la rue, c’est qu’ils ont merdé quelque part.

Ça rassure, ça permet de se coucher l’esprit serein.

Moi pour Noël, j’aimerais que le Gouvernement mais aussi que les citoyens et citoyennes qui le composent, toi, moi, mon voisin, les gens qu’on croise tous les jours, prennent conscience du problème profond qu’il y a à refuser de s’arrêter parler à ceux qui ne nous ressemblent pas. Qu’on prenne conscience que dire bonjour ne coûte rien et qu’un sourire ne coûte rien et produit beaucoup pour paraphraser Raoul Follereau, dont le poème me paraît idéal en cette période de fêtes :

« Un sourire ne coûte rien et produit beaucoup.
Il enrichit ceux qui le reçoivent, sans appauvrir ceux qui le donnent.
Il ne dure qu’un instant, mais son souvenir est parfois éternel.
Personne n’est assez riche pour pouvoir s’en passer,
Et personne n’est trop pauvre pour ne pas le mériter.
Il crée le bonheur au foyer, est un soutien dans les affaires et le signe sensible de l’amitié.
Un sourire donne du repos à l’être fatigué, rend du courage au plus découragé, console dans la tristesse et est un antidote de la nature pour toutes les peines.
Cependant il ne peut s’acheter, ni se prêter, ni se voler.
Car c’est une chose qui n’a de valeur qu’à partir du moment où il se donne.
Et si quelquefois vous rencontrez une personne qui ne vous donne pas le sourire que vous méritez, soyez généreux, donnez-lui le vôtre.
Car nul n’a autant besoin d’un sourire que celui qui ne peut en donner aux autres. »

Si la personne à laquelle vous souriez ne vous rends pas le vôtre, nul besoin de s’en offusquer : un don n’attend rien en retour et certaines personnes vivant à l’écart des autres trop longtemps restent méfiantes.
En s’asseyant dans la rue aux côtés de ceux qui y vivent, une autre vision du monde nous claque à la gueule. On ne voit que des jambes pressées, des gens qui calculent leur itinéraire pour éviter d’avoir à rencontrer le regard de ceux qui souffrent. Si l’on ne peut pas donner à tout le monde – chacun sait qu’en vivant à Paris, il est facile de croiser une quarantaine de SDF en quelques dizaines de minutes et l’argent ne pousse pas dans les poches – offrir un sourire, une parole, une poignée de minutes pour discuter est possible pour tout le monde.

Pour Noël, j’aimerais qu’on arrête de se foutre de notre gueule, qu’on se rende compte que filer des couvertures de survie aux fans de Johnny se pelant les miches sur les Champs quelques heures alors qu’on en enlève à ceux qui y vivent est obcène et proprement gerbant. Qu’on arrête les beaux discours lorsque rien derrière n’est mis en place pour réellement aider les autres. Enfin, les autres, je me comprends, je parle de ceux qui en ont besoin. Parce que pour aider les copains milliardaires, là ça y va. Alors qu’au SAMU Social, je ne vous y ai pas souvent croisé. J’y ai vu des bénévoles géniaux et des étrangers parlant mieux le français appris pourtant sur le tas que Victor-Kévin, que j’ai encore aperçu hier dans le train.

D’un autre côté, je ne nie pas que vous ayez aussi des soucis au gouvernement. J’ai appris le mois dernier que chez toi, Gérard Collomb, au Ministère de l’Intérieur, les plombs ont sauté à peine l’aspirateur branché. Je peux te dire que ça se marrait bien dans le café d’en face ! C’est le genre d’anecdotes qui met de bonne heure, elles vous humanisent puisque l’on constate que vous avez les mêmes problèmes domestiques que n’importe qui. Du coup, on se dit qu’il ne suffirait de pas grand-chose pour qu’on puisse tous se comprendre.

C’est comme la courageuse anonyme qui déclare devoir déménager, manger des pâtes plus souvent et avoir ressorti des vêtements de la cave suite à l’amputation de son salaire, passant de 8 000 dans le privé à 5 000€ en tant que députée. C’est sûr, ça fait une jolie marge, elle a quand même perdu près du double du salaire médian d’un Français ! Imagine si elle était payé 1 700€ comme beaucoup, j’imagine qu’elle vivrait à la rue … Enfin, heureusement qu’en France, nos députés ont encore le droit d’avoir une alloc de 1 200€ pour se loger, sinon c’est certain, on l’aurait croisé aux côtés de NKM, à cloper avec les SDF. Tu parles d’une image de la France.

NKM avec des SDF Polonais -Source : Elle

A côté de ça, on trouve normal de sanctionner un député qui se paie au SMIC, de lui ôter un quart de ces indemnités parlementaires soit 1 300€ parce que M. Rufffin a osé se pointer en maillot de foot aux couleurs d’un petit club d’Amiens à l’Assemblée7. Député qui verse tout de même chaque mois les indemnités qu’il n’utilise pas à des associations ou des partis. En vérité, c’est à eux que François de Rugis à enlever cet argent. De l’autre côté, il était vraiment moche ce maillot, c’était peut-être la couleur verte qui a déplut à l’Assemblée ? Il me semble qu’ils ont du mal avec cette teinte.

François Ruffin à l’Assemblée   Source : Courrier-Picard 20/12/2017

Tu me diras, ce n’est pas comme si notre République avait un souci avec les dépenses inutiles. Edouard Philippe n’a pas hésité un seul instant avant de prendre la décision courageuse de dépenser des dizaines de milliers d’euros8 afin de ménager son équipe et ainsi rentrer deux heures plus tôt en France. Faut dire aussi que les Japonais ne savent pas accueillir, ça a certainement joué dans cette décision de quitter Tokyo au plus vite, en plus du conseil défense auquel il devait ensuite assister. Réflexe de survie probablement. ça ne serait pas tant gênant que cela si on l’on ne nous forçait pas, nous, citoyens lambda, de nous entasser dans des métros blindés pour éviter de prendre la voiture par confort. Deux poids, deux mesures, toujours.

Remarque, ça fera toujours ça de moins à l’audiovisuel qui est la honte du service public. Enfin, heureusement que Laurent Delahousse est là pour remettre les pendules à leur place comme disait Le Luron parodiant Marchais. Ah comme ils étaient beau Macron et lui, le grand blond et le brun aux yeux clairs, en communion parfaite … ça redonne du baume au cœur de voir cela tout de même, on se serait cru dans un des films de Noël passant actuellement en boucle. Encore que, j’aurais aimé voir une image de Macron dansant tel Hugh Grant dans Love Actually, ça l’aurait rendu plus accessible notre Jupiter rien qu’à nous. Dommage. Je l’ajoute sur ma liste de cadeaux pour la peine.

Hugh Grant en Prime Minister stylé   Source : Elle

Ma liste est bientôt terminée en réalité, ne t’inquiète pas. Je n’en demande pas tant en vérité. Un peu d’humanité, quelques aides aux plus démunis pour éviter qu’ils ne meurent de froid.
En plus, avec ce fabuleux système de déclencheur d’eau pour éviter que les SDF n’installent dans les parkings, il peut être encore plus compliqué de se mettre à l’abri9. En réalité, je ne sais pas si les gens qui ont eu cette brillante idée ont conscience qu’arroser quelqu’un en hiver par moins de 5 degrés sans possibilité de se changer et de se sécher ensuite peut aboutir à la mort ? Ce n’est qu’un détail visiblement pour ceux que les odeurs d’urines incommodaient tant que ça a été la solution … ultime. Pardon, j’ai failli écrire un autre mot mais on allait encore m’accuser d’exagérer. C’est tout moi, je m’emporte, je m’emporte. Il faut les comprendre aussi ces gens, ils n’allaient tout de même pas tolérer longtemps que quelqu’un dorme à côté de leur voiture. Mieux vaut qu’il aille dormir ailleurs, loin de leurs yeux fragiles, « cachez ce pauvre je ne saurais voir ».

En attendant, ma petite lettre se termine enfin.

Je résume si jamais les parties ci-avant n’étaient pas claires : de l’humanité dans la politique, de l’aide aux personnes en difficulté, quelles qu’elles soient, un accueil des réfugiés digne de notre pays, une reconnaissance du peuple par les élites politiques, l’arrêt du mépris des gens qui savent (traduction, les spécialistes économiques qui n’ont jamais passé une nuit dehors mais qui militent pour la diminution du SMIC) pour les autres, des sourires plus fréquents et plus sincères, l’arrêt des cadeaux permanents aux 1% les plus riches qui possèdent 50% de la valeur de la France et puis un petit ornithorynque car c’est toujours bien d’avoir un ornithorynque le jour où ne sait plus de quoi rire.

Ornithorynque  Source : Larousse

1. L’Express 8/01/2017

2. New humanité 8/12/2017

3. HRV 18/12/2017
4. Tendace Ouest 14/12/2017
5. Le Journal du Grand Paris 14/08/2017
6. Rue89 21/11/2017
7. Le Télégrame 21/12/2017
8. L’Express 20/12/2017
9. Au Féminin 8/12/2017

2 réponses sur “Lettre au Père Noël”

    1. Ellei, quel plaisir !
      Je suis très heureuse que ça te plaise … disons qu’avec la fin brutale de nos supers débats sur CA, j’ai été obligé de compenser ^^
      Je t’embrasse ! 🙂

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