Militant.e ou simple végane ?

Accompagnement musical proposé : Another Brick In The Wall – Pink Floyd
Accompagnement gustatif proposé : Galettes de légumes

Je souhaiterais réagir aujourd’hui à une vidéo diffusée hier sur les réseaux sociaux, où Tiphaine Lagarde, co-présidente de 269Life Libération Animale, prend la parole pour s’exprimer sur le véganisme. Ou, plus exactement, sur la façon de voir le militantisme, les militant.e.s et le véganisme dans son ensemble.

La vidéo est visible sur Facebook ici (accessible aux non-inscrit.e.s).

Je vais tâcher de retranscrire ici ses paroles pour tenter de répondre point par point aux phrases avec lesquelles je suis en désaccord.

« Le problème, c’est que ces personnes véganes, quand elles consomment, quand elles vont dans un salon végane ou qu’elles achètent une paire de chaussures véganes, elles ne font pas un acte militant. C’est ça moi, mon problème. C’est que souvent, ces gens-là se disent « Ah bah oui, j’ai quand même fait l’effort d’acheter un produit végane donc j’ai fait un geste militant ». »

. Bon, on ne connait peut-être pas les mêmes personnes véganes, Mme Lagarde en connait très certainement bien plus que moi mais je n’en connais aucune qui réagit comme cela. Acheter une paire de chaussure végane ou refuser de craquer pour un pull en laine n’est pas un acte militant, en effet. C’est une façon cohérente de vivre notre anti-spécisme dans un monde hautement spéciste, c’est parfois difficile, souvent moqué mais ce n’est en rien un acte militant.
Ce n’est donc pas le fond de la phrase qui me choque, mais ce qu’elle sous-entend : de nombreuses personnes véganes revendiqueraient donc leur pseudo-militantisme à chaque produit conventionnel non-acheté ? Je ne connais pas une centaine de véganes, mais entre les forums, les salons et mon cercle d’ami.e.s, j’en côtoie une petite dizaine. Parmi elles (ce ne sont que des femmes pour le coup), pas une ne se sent particulièrement militante lorsqu’elle va acheter un produit végane. Pas une seule. Beaucoup se déclarent d’ailleurs très clairement  non militantes car elles considèrent avoir simplement adopter un mode de vie en accord avec leurs convictions sans pour autant tenter de le répandre autour d’elles.
Celles qui se voient comme militantes sont les personnes qui vont dans les manifestations plus visibles, comme les actions coup de poing de 269Life Libération Animale, de L214 ou qui tractent, par exemple.

« Non, je les arrête tout de suite. Ce n’est pas un geste militant. Ils ont consommé végane, c’est mieux que de consommer carniste, ça c’est sur, mais ils n’ont pas fait de geste militant, ils n’ont pas fait un geste dans l’optique de faire changer une oppression, un système oppressif, une injustice. Certainement pas, ça n’a rien à voir pour moi. »

. Jusqu’à là, je suis donc d’accord, c’est ce que ressentent la majeure partie des véganes que je lis, que j’écoute et avec qui je parle. Bien sur, on est content.e de montrer notre dernier sac végane, notre paire de shoes ou le super plat qu’on a mangé à midi. Pour tout le monde, omnivores ou véganes, c’est naturel de vouloir partager ses découvertes et ses joies mais ce n’est pas du militantisme, en effet.

« Et c’est là, à mon avis, où se situe le problème. Présenter les « VeggieWorld » comme des actes militants, c’est une grossière erreur et c’est surtout pour moi une hypocrisie totale. »

. Je ne vis probablement pas dans le même monde en réalité. Et là je suis prête à plaider coupable si je lis l’inverse, mais parmi les articles, les posts, les tweets que j’ai lu ces dernières semaines sur les VeggieWorld, je n’ai pas ressenti de militantisme derrière. Je n’ai ressenti qu’une joie légitime à entrer dans un événement végane, pour rencontrer des gens partageant plus ou moins les mêmes convictions et pour découvrir de nouveaux produits.
Néanmoins, si certaines personnes considèrent qu’aller aux VeggieWorld est un acte militant, je rejoins totalement Mme Lagarde : au même titre que n’importe quel festival ou rassemblement bon enfant, ce n’est pas en allant faire un tour là-bas que l’on marque spécialement les esprits.

« Après, si ces gens ne se présentent pas en tant qu’activistes, s’ils sont juste là pour être végane finalement et puis consommer joyeusement et ne pas se poser de questions, bah à la limite, oui d’accord. »

. Aie, si j’étais auparavant plutôt d’accord, là je déchante totalement. Le côté niaiseux et gentiment stupides du.de la végane, merci mais non. On peut aussi être entre un comportement passif et un comportement activiste, me semble-t-il. Aller dans un événement comme celui-ci pour découvrir de nouvelles causes à défendre, rencontrer des personnes plus impliquées que soi pour nous pousser à agir plus, discuter, débattre, ouvrir des sujets, proposer des solutions … Sur la question de la consommation pure, je trouve qu’il y a beaucoup de mépris par le mot « joyeusement ». Mme Lagarde sous-entend – je pense – que beaucoup de véganes se dédouanent de beaucoup consommer puisqu’iels consomment véganes. Et par la même, continuent d’entretenir notre monde productiviste, ultra consummériste. Certes, il y a très probablement des personnes concernées par cela, je ne le nie pas. Je pense que beaucoup s’entre-nous sommes passé.e.s par là, rien que pour avoir le choix au début mais aussi parce que l’on a tendance dans notre société à vouloir tout avoir, à vouloir tout essayer.
Malgré tout, je pense que quelqu’un de végane est implicitement une personne qui a conscience de son impact environnementale et qui cherche à le réduire de toutes les manières que ce soit, y compris en consommant le plus modérément possible voire en tendant vers la décroissance. Encore une fois, je ne me fais pas la porte-parole de tou.te.s les véganes mais de celles que je côtoie.

« Être simplement végane ce n’est évidemment pas suffisant dans le monde dans lequel on vit aujourd’hui puisque le système oppressif n’a pas cessé. Alors, on s’occupera de savoir comment faire des mousses au chocolat sans oeuf quand les poules ne seront plus exploitées et ne partiront pas à l’abattoir. On se pose des questions aujourd’hui qui n’ont pas lieu d’être. On s’interroge sur notre confort de vie végane, sur la manière de mieux vivre son véganisme, mais il ne faudrait pas oublier que le problème de base, ce sont les animaux et ce qu’ils subissent et que ça, ça n’a pas cessé encore. […] aujourd’hui on peut être un végane heureux et joyeux et ne pas se soucier des animaux. La question de base on l’a évincée, on l’a étouffée, elle est sous le tapis. Tant que c’est comme, ça arrange tout le monde. »

. Si, ces questions ont lieu d’être. Au moment où des omnivores nous accusent de vivre comme des ermites, à la manière des esthètes, sans jamais se faire plaisir, il faut montrer que nous pouvons sans difficulté vivre dans notre société. Et, pour reprendre l’exemple, c’est aussi en montrant que l’on peut faire des mousses au chocolat sans œuf que les poules ne seront plus exploitées. Parce que les gens sauront qu’il existe des alternatives. Parce qu’ils n’auront plus peur de sauter dans l’inconnu. Si on explique à notre entourage comment cuisiner sans utiliser d’œuf, alors il pourra se mettre à réfléchir sérieusement au problème d’exploitation des poules. Le problème de base, ce sont les animaux, oui. Beaucoup de véganes partent de là et ensuite cherchent à adapter leur mode de vie pour éviter la mort et la souffrance.
Mais d’autres personnes ont besoin de comprendre avant que leur mode de vie ne sera pas totalement bouleversé pour s’attacher à défendre les animaux. Certes, cela ne résulte pas de la même façon de penser, de raisonner mais du moment que le résultat est l’abolition de la cruauté envers les êtres sensibles, est-ce que c’est réellement primordiale ?
Un point me chagrine : peut-on être végane sans se soucier des animaux ? C’est un non sens absolu à mon avis ! Autant, le végétarisme et le végétalisme peuvent avoir des raisons de santé, autant le mode de vie végane est intrinsèquement lié à la cause éthique, à la cause animale, à la cause environnementale. C’est un profond bouleversement de vie, lié en majeure partie à la sensibilité que nous avons envers les êtres vivants sensibles. Vous connaissez réellement beaucoup de véganes désintéressé.e.s des animaux ?

« Comme tout ce qui est érigé en tant que mode de vie, comme tout ce qui est à la mode, il y a une date de péremption. Le mouvement végane, à force d’être présenté comme une mode, il va, à mon avis, dans l’avenir, s’essouffler et surtout, n’étant plus à la mode, on risque de perdre des gens qui ont effectivement atteint le véganisme, qui sont entrés dans le véganisme uniquement pour faire comme certaines personnes qu’ils connaissent ou juste pour être à la mode comme dans les magasines. Malheureusement, du coup ce ne sont pas des gens qui ont déconstruit intellectuellement leur spécisme pour devenir végane et antispéciste; je pense que ce sont des gens qui sont devenus véganes pas effet de mode. Donc malheureusement, ce sont des convictions qui ne vont pas tenir, finalement il n’y a même pas de convictions derrière ! »

. Un effet de mode, dans certains lieux et milieux, absolument. C’est très loin d’être le cas partout. Je suis ouvrière depuis mon entrée dans le monde du travail et la seule végétarienne (je ne parle même pas de végétalisme) des centaines de personnes que j’ai côtoyé dans mon travail. Si je suis native de la banlieue parisienne, j’ai fait mes études en Bourgogne : j’avais seulement arrêté la viande que j’étais déjà considérée comme l’extra-terrestre de l’école (attention, je ne crois pas au concept de végéphobie et vous renvoie à l’excellent d’article de AntigoneXXI pour cela). Lorsque je suis devenue végétalienne, j’avais des questions ou des remarques agressives toutes les semaines et des deux années passées là-bas, je n’ai pas rencontré une seule personne ayant seulement exclu la viande de son alimentation. Bien sur, dans les milieux artistiques ou même de manière générale dans les grandes villes, c’est bien plus connu voire en effet, franchement à la mode. Néanmoins, il ne faut pas occulter que c’est un phénomène très concentré sur Paris et que dans beaucoup de villes en régions, on nous regarde avec des yeux ronds lorsqu’on se dit végétalien.ne. S’essoufflera-t-il ? Oui, certainement chez certaines personnes mais je suis optimiste par rapport à l’évolution de ce mouvement pour ma part, je ressens un véritable élan de la part de la jeune génération pour ce qui est très impliquée dans la protection de la planète et des animaux.

« A force de dire que l’on peut convertir des gens au véganisme en donnant une bonne image, c’est la logique du marketing, c’est séduire plutôt que convaincre ! Et ce n’est pas bon cette logique. »

. Hé bien … Si.
C’est malheureux, je suis d’accord, mais c’est ainsi le monde fonctionne. Bien sur, ce serait plus chouette si tout le monde partait d’une réflexion personnelle, profonde, pour modifier sa façon de vivre, mais nous sommes nombreu.x.ses à fonctionner autrement, à avoir besoin de modèles pour pouvoir changer de mode de vie. C’est en montrant aux autres que je n’avais pas besoin de protéines animales pour faire mon travail d’ouvrière, un travail très physique, que certain.e.s de mes collègues ont commencé à se renseigner sur la cause animale et changer doucement leur façon de vivre. J’aurais pu, bien sur, commencer à aborder de front le spécisme de notre société mais cela n’aurait pas pris – je le sais, j’ai déjà essayé. Il faut que les gens puissent être séduits à un instant ou un autre. Par l’humour, par la santé, par l’apparence, par l’imaginaire … Qu’importe, mais il faut réussir à accrocher la curiosité sans provoquer de réactions violentes. Lorsque j’étais omnivore, ce ne sont pas les actions de L214 ou de 269Life qui m’ont fait changer d’opinion. Ce sont les végéta*ien.ne.s et véganes qui s’échangeaient des recettes et des astuces sur leur mode de vie qui m’ont fait doucement glisser vers le véganisme. Ce n’est qu’après plusieurs mois de végétalisme que j’ai réellement compris le spécisme et que j’ai commencé à lutter également contre cela. Si je ne prends pas mon cas pour une généralité, j’ai l’impression, en échangeant autour de moi, que c’est plus souvent comme cela que ça se déroule.

En toute honnêteté, j’admire le parcours de Tiphaine Lagarde et, si je connaissais des véganes non-intéressé.e.s par la cause animale, qui ne s’implique jamais dans les actions pour les animaux, qui se plaignent de leur condition de végane … Je serais de son avis.
Or ce n’est pas le cas, j’ai l’impression d’être entourée par beaucoup de gens très impliqués, chacun à leur niveau, avec leurs moyens. Peut-être qu’on ne va pas forcément s’introduire dans les abattoirs pour filmer, peut-être qu’on ne se marque pas au fer rouge une marque pour ressentir la douleur du bétail, peut-être qu’on est vu.e.s comme inutiles à « la cause » par une sorte de nonchalance.
Je ne suis pas d’accord : rien que le fait de « vivre sa vie de végane », de débattre avec son entourage sur l’exploitation animale, sur le spécisme, de refuser un produit omnivore restent des actes quotidiens et importants. Les idées se diffusent toujours, les actions les plus violentes ne sont pas nécessairement les plus efficaces. Nous sommes tellement conditonné.e.s à la violence que même voir des images de bêtes égorgées ne choquent pas suffisamment pour cesser d’acheter de la viande, notre cerveau réussit très bien à casser le lien entre l’animal et la viande. Et si cela fonctionnera pour certaines personnes, pour d’autres il faudra passer par l’exemple. D’autres encore feront seules le chemin tandis qu’il existe des gens qui auront besoin d’un débat permanent.

En attendant, j’ai hâte d’être à demain, aux VeggieWorld pour rencontrer toutes sortes de gens afin de pouvoir partager sur la seule chose qui nous rassemble : l’envie de voir le monde changer !

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