Sur la route de … la décroissance #1

Accompagnement musical proposé : Irruption – Gaël Faye

Accompagnement gustatif proposé : Potimarron farci

De nombreuses personnes se demandent chaque jour comment lutter contre le système capitaliste et libéral qui nous entoure, sans pour autant se marginaliser. L’autosuffisance alimentaire et énergique, le véganisme, la vie sans voiture, le manger local … nous avons certes de nombreuses pistes mais souvent peu ou difficilement applicables dans notre quotidien, ou bien au terme de beaucoup d’efforts.

L’une de ces options n’est pourtant pas compliquée à adopter et procure de surcroît une baisse immédiate de nos dépenses, contrairement au véganisme à ses débuts si l’on n’est pas guidé.e ou à l’autosuffisance qui peut nécessiter des investissements de base. Il s’agit du principe de la décroissance.

Avant de s’attaquer à la façon d’aborder une vie décroissante, penchons-nous quelques instants sur l’intérêt de la croissance à tout prix. Dans la vie d’une manière générale, la croissance n’est jamais éternelle. Un arbre atteint à un moment de sa vie une phase dite mature, après le stade juvénile et avant le stade sénescent qui l’entraîne lentement vers sa disparition. Les humains sont bien sur calqués sur le même modèle ainsi que l’ensemble du cosmos, des étoiles aux coraux en passant par la Terre. Dès lors, il faut avoir conscience que rien n’est amené à durer et que chaque espèce est née et doit mourir, l’Homme y compris. Il n’y a que quelques très rares espèces qui semblent pouvoir échapper à ce cycle : le Tardigrade qui semble être indestructible ou la méduse Turritopsis nutricula qui peut inverser son processus de vieillissement une fois le stade sénescent atteint. Malgré tout, même en prenant en compte ces espèces, on ne peut pas parler réellement de croissance puisque le Tardigrade, s’il est considéré comme résistant au vide spatial, au zéro absolu ou à toutes sortes de privations, ne croît pas au sens strict du terme, il reste figé tandis que la méduse sus-citée se « contente » de revenir sans cesse à son stade juvénile, sans avancer pour autant. Même ces exceptions confirment la règle qui interdit aux individus de croître sans arrêt.

Pourquoi l’économie, la richesse, le pouvoir de l’Homme devraient aller à l’encontre de cette règle universelle et poursuivre un développement permanent ? Même chez les écologistes, il est d’usage de parler « de développement durable », ce qui est un non-sens absolu. Bien sur, cela correspond à la philosophie actuelle du monde développé (et en développement) qui nous enjoint de désirer sans cesse, par les publicités, par les encouragements au toujours plus (je ne citerai pas le joli slogan de notre président bling-bling favori ni notre nouveau président par rapport aux jeunes qui doivent avoir envie de devenir milliardaires). Au lieu de suivre aveuglement ces injonctions, remettons-les en cause en nous posant certaines questions.

Quel est l’intérêt pour la classe dirigeante d’encourager la société à cette course au plus ?

Plusieurs réponses sont à mon sens envisageables. La première est la garantie pour elle de jouer le rôle de bon samaritain, en prétextant la signature de plusieurs traités de libre-échange pour notre bien à tou.te.s, en nous promettant des prix toujours plus compétitifs, des droits respectés, la coopération et l’égalité entre les peuples. En se basant sur notre désir d’avoir toujours plus pour moins cher, la signature de ces accords est justifiée par notre propre passivité. On peut toujours signer des pétitions sur Change.org ou aller manifester dans la rue, nos façons d’agir de tous les jours sont souvent en désaccord avec ces dernières actions.

Par essence, le fait de vouloir plus nous met dans une position de confrontation directe avec notre voisin.e. Il faut se comparer avec autrui pour continuer dans cette voie et il y aura toujours plus riche que soit. De par cette obligation, nous nous interdisons alors toute forme de coopération puisqu’une rivalité inconsciente est installée. Cela peut nous mettre dans une situation d’admiration forcée vis-à-vis de la personne plus aisée que nous . Ou encore peut faire émerger une forme de mépris envers celui ou celle qui a les moyens/l’envie de se payer des choses que nous ne pouvons pas nous permettre.

Enfin, il me semble que cela nous force à ne pas nous pencher sur d’autres sujets de notre vie : en ayant cette obligation d’amasser des richesses, en grandissant dans un monde où il faut faire mieux que nos parents, nous sommes conditionné.e.s à considérer le travail comme une valeur souveraine, comme l’une des bases de notre vie. Cela étant acté, il nous faut « gagner » notre vie et ne pas/peu travailler est considéré, du moins en France, comme une faiblesse, comme un manque de volonté ou un signe de paresse. A ce stade là, ce n’est plus la classe dirigeante qui fait peser cette morale mais nous-même et notre entourage. Il faut avoir du courage pour assumer le fait de ne travailler qu’à mi-temps sans raisons considérées comme valables derrière (mi-temps thérapeutique, enfants etc). Dès lors, avons-nous assez de temps pour réellement réfléchir ?

Où est notre libre-arbitre dans ce désir de possession ?

C’est ici que peut intervenir Epicure, un philosophe qui classifie les désirs de l’Homme en plusieurs catégories : les désirs naturels et nécessaires (c’est-à-dire vitaux : manger, boire et dormir), les désirs naturels et non-nécessaires (l’envie sexuelle, qui est agréable si elle est comblée mais ne provoque pas l’apathie si elle n’est pas assouvie, le fait de manger un festin au lieu de manger juste ce dont nous avons besoin) et les désirs non-naturels et non-nécessaires. Ce sont sur ces derniers que nous pouvons nous attarder. Ils sont non-naturels, ce qui implique donc qu’ils sont fabriqués de toutes pièces.  Ils sont également dits « vains ». Ce sont l’immense majorité des désirs que nous avons à tout instant : le fait de vouloir acheter un vêtement aperçu dans une vitrine, désirer la voiture garée en face de chez nous, vouloir une plus grande maison, un autre corps, plus d’argent … Sauf qu’ils posent au moins deux problèmes :

  • la plupart de ces désirs ne sont pas vains par hasard, ils sont bien souvent inatteignables, ce qui fait que nous ne faisons que souffrir de les désirer tout en sachant que nous ne les satisferont jamais ou avec beaucoup de privations
  • ils ne sont en grande majorité qu’un marche-pied pour désirer encore plus juste après, une fois comblé un autre surgira immédiatement et nous empêchera de jouir pleinement de notre bien

Une fois ces deux réalités posées et acceptées, il nous reste deux options :

  • soit persister dans cette escalade de désirs qui nous laissera toujours frustré.e.s en désirant finalement toujours plus, malgré le nombre croissant de possessions autour de nous
  • soit accepter le fait que nous nous sommes créés ces désirs et alors travailler sur nous pour changer notre vision

Bien sur, il n’y a pas de surprise, c’est la seconde possibilité que nous allons explorer ici, après avoir tenté de comprendre d’où ils venaient, mais cela dans un futur article !

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